Nuit d'Asmodée - part 1

Dernière mise à jour : 7 mai 2021


Il est tard. La pluie a rendu le bitume glissant, une flaque d’huile que les lumières orangées des lampadaires rendent presque incandescente. Le claquement rythmé des stilettos , balancier sensuel, retentit dans toute la rue. C’est l’étrange acoustique des venelles vides la nuit. Elle, chapeautée d’un grand parapluie noir, semble guidée par la lueur des phares d’une voiture qui attend. Halo conique où les gouttes se dévoilent. Étrange sculpture de pluie. La portière s’ouvre. Quelqu’un sort et fait le tour de la voiture. Lui ouvre la porte. Madame s’engouffre dans la carcasse d’une Aston Martin flambante et y disparaît. Engloutie par une excitation diffuse.


Ce soir l’on s’amuse.

- Bonsoir Madame, dit la voix.

- Bonsoir, dit Madame.

La voiture s’ébranle lentement. Après quelques instants de silence à observer par la vitre mouillée la vision déformée de la ville endormie, le visage hachuré par les lampadaires se fixe sur le rétroviseur intérieur. Bouche rouge. Cils exponentiels. Sourcils figés.

- As tu fait tes ablutions ?

- Oui Madame.

Nul sourire ne vient agiter ce visage de porcelaine. Les cheveux bruns lâchés sur les épaules ne frémissent pas même. Jusqu’à ce qu’elle fouille dans son sac à main et en sorte un miroir de poche ainsi qu’un tube de rouge à lèvres. Elle se regarde. Repeint ses lèvres.

- Good boy.

Lui, assis au volant, en frémit déjà. Cette simple et gratifiante conclusion est en vérité un avant propos qui lui hérisse le poil. Il sait où ils vont. Il sait de quoi se nourrit la nuit. Et il en bande déjà comme un âne. Bâté, il sera sans doute battu.

La voiture bifurque jusqu’à un club huppé de la ville où, rapidement, il se présente au voiturier et déploie l’immense parapluie pour protéger sa précieuse Maîtresse. Elle entre dans le sas où l’on la salue avec déférence. Ici, tout le monde la connaît.

- Madame souhaite-t-elle une alcôve ?

- Non. Que tout le monde en profite. Je suis de bonne humeur ce soir.

Il s’incline et règle l’entrée et le vestiaire, la découvre, lui ouvre la porte. Là, sitôt le seuil franchi, il ne marchera plus que derrière elle. Comme son ombre. Comme son chien.

- Tourne-toi, à genoux, Ordonne-t-elle.

Déjà son timbre est plus sec. Plus claquant. Quelque chose a changé sous les lumières rouges et tamisées de la pièce où nombre de regards se sont tournés vers eux. Il est déjà au sol, tandis que les longs doigts de Madame viennent attacher la laisse au collier qu’il portait déjà discrètement sous sa chemise.


- Déshabille-toi et laisse tes vêtements ici, dit-elle en désignant un fauteuil de velours pourpre.

Tout est velours ici. C’est à cet étage que se côtoient les bonnes manières. Les présentations parfois un peu mondaines. Les échanges de regards envieux ou les sourires les plus sincères. Madame retrouve des amies. Elle les salue à grandes embrassades comme les femmes en ont le droit et le secret. Un monde à part. Au bout de leurs laisses, d’autres hommes. Des anonymes encagoulés. Des chiens dociles, à quatre pattes. Nus tous autant qu’ils sont. Parfois affublés de traits de rouge à lèvres, d’inscriptions graveleuses. De grelots ornant d’improbables endroits de leur corps. Ils rampent sur la moquette où les talons de leurs Maîtresses, qu’ils suivent avec dévotion, sont silencieux.

- Ton chien a une si petite bite ! dit-elle, tandis qu’une autre jauge le sien en le poussant un peu du talon.

Lui, est désormais prosterné dans son plus simple appareil.

- Dis bonjour, clébard.